Depuis quelques années, l’internet est devenu une partie indispensable de notre vie. Il offre une multitude de nouvelles possibilités, ce qui a mené à l’émergence d’une nouvelle génération de citoyens qui utilisent le web pour exprimer leur opinion librement et directement, sans avoir à passer par les restrictions d’éditeurs ou de rédacteurs. Tout le monde peut dire son mot et tout le monde peut le lire et regarder : un espace de liberté absolue. Tout du moins, c’est ainsi qu’internet devrait fonctionner.

La réalité est différente. Elle est marquée par la tentative de gouvernements partout sur la planète de surveiller et censurer les activités virtuelles de leurs citoyens. Une vraie guerre s’est mise en place entre les activités – légales ou non – des gouvernements et les activités – légales ou non – des citoyens « ordinaires ». Cette guerre risque de mettre en péril les éléments positifs d’internet et il est sûr qu’elle aboutira à la création d’un monde différent. Seule la question de comment ce monde va se présenter reste ouverte. Le choix en revient aux gouvernements, et c’est un choix douloureux – à moins à première vue. En effet, ce choix consiste à mener jusqu’au bout une guerre et tenter de tout contrôler, ou abandonner la tentation de réguler internet et profiter des moyens de participation nouveaux qu’il offre.

  1. Le choix du contrôle : Une dictature virtuelle

Le World Wide Web est par définition un réseau international qui dépasse les frontières étatiques et où des individus qui peuvent se trouver sur des continents différents interagissent de manière directe et immédiate. Il s’en suit qu’il est difficile d’établir un système de Droit pour ces interactions, car les droits nationaux différents collisionnent et font du web une zone floue, grise, où l’on ne peut pas être sûr de la légalité de ses actions. Naturellement, l’existence d’une telle zone grise attire aussi les criminels qui utilisent la liberté d’internet pour coordonner et planifier leurs actions. Et cela attire les policiers qui veulent empêcher les criminels d’accomplir leurs crimes. Pour pouvoir faire cela, les policiers ont besoin de moyens de contrôle et de surveillance. Cependant, la définition de « criminel » est aussi grise que le droit sur le web, notamment quand il s’agit de « cybercriminels ». Comme notre police – et la politique derrière – veut faire un bon travail, la surveillance doit s’étendre à toujours plus de personnes qui pourraient éventuellement devenir des criminels et à toujours plus d’actions qui seraient désormais interdits. La loi Hadopi, et les plans de Nicolas Sarkozy de faire un « Hadopi 3 », en sont l’exemple le plus fameux.

Mais le problème ne s’arrête pas là. Au nom de la lutte contre la diffamation, l’appel aux crimes et autres justifications, la libre expression et la libre information sont restreints et la censure est introduite sur internet. Autant de moyens dont les politiciens peuvent se servir pour extirper toute opposition ouverte à leur régime. Les moyens et logiciels qui permettent une surveillance totale existent déjà et sont accessibles aux et utilisés par les gouvernements.# Soudain, nous sommes face à un monde où les moyens qu’on associe normalement aux dictatures sont utilisés par des gouvernements qui se veulent démocrates.

Mais les moyens dont disposent les gouvernements ne suffisent pas. Il y aura toujours quelqu’un au sein de la population qui disposera des connaissances techniques et informatiques et qui trouvera un moyen pour contourner la censure et la surveillance. Prenons encore l’exemple d’Hadopi : les internautes affirment qu’ils n’ont « pas peur d’Hadopi »# et continuent de télécharger d’une manière un peu différente, en s’assurant que leur anonymat est préservé. Les tentatives du gouvernement sont tournées en ridicule. Et si toute une population peut contourner facilement une telle loi, qu’en sera-t-il des vrais criminels qui savent un peu plus sur la technique nécessaire ?

Pour le gouvernement, il n’y a qu’un chemin à prendre si le contrôle doit continuer : c’est de surveiller toujours plus, de procéder avec moins de scrupule et ultimement de faire usage des méthodes de surveillance déjà énoncés. C’est donc de supprimer la liberté et la remplacer par une dictature virtuelle, sans pour autant que la réussite soit certaine. Est-ce vraiment le monde que nous voulons ? Il y a un deuxième choix possible : celui de la liberté.

  1. Le choix de l’expression libre : Une démocratie totale

La seule alternative à la surveillance totale est la liberté totale. Donner à la population française le droit de s’exprimer librement sur internet et d’utiliser tous les moyens informatiques qu’ils souhaitent serait le choix vraiment démocratique et, à mon avis, le meilleur choix. Ceci pour plusieurs raisons.

Premièrement, l’argument qui est normalement utilisé pour justifier la surveillance est erroné. La surveillance est censée protéger les droits des citoyens : empêcher la diffamation, le racisme, la formation de cellules terroristes ou le non-respect des droits d’auteur par exemple. Contrairement à ce qu’on entend dire souvent, la surveillance n’atteint pas ces objectifs, car ceux qui veulent la contourner sont capables de le faire, comme j’ai déjà expliqué dans la première partie. En effet, la surveillance et la censure encombrent surtout les citoyens ordinaires (critiques) d’exprimer leur opinion, alors que les véritables criminels sont assez versés dans la matière pour cacher leur identité facilement. En revanche, si on donnait libre accès à Internet et montrait aux citoyens qu’on a confiance en eux, chance est que les internautes eux-mêmes vont signaler l’abus de leur sphère de libre expression et prendre action contre les criminels quand leur conscience leur dit de le faire. Dans un espace qu’on utilise soi-même on ne tolère pas ceux qui détruisent la communauté. Nous le voyons par exemple dans l’encyclopédie Wikipedia, où le contrôle collectif permanent assure que les articles sont vrais, bien rédigés et complets. Les contributeurs le font parce qu’ils veulent, quand ils ont besoin d’informations eux-mêmes, pouvoir se fier à ce que dit un article Wikipedia. Parallèlement, nous pouvons espérer que les internautes vont prendre l’initiative pour argumenter contre les prises de position racistes ou diffamatoires et que leur conscience leur interdira de tolérer les comportements criminels.

La deuxième raison pour laquelle je pense que la liberté d’Internet est meilleure que la surveillance a une portée plus philosophique. Si la liberté d’expression sur internet est respectée totalement, cela peut faire naître la réalisation d’un idéal de démocratie qui jusqu’à présent était impossible dans un territoire aussi vaste que la France : la démocratie délibérative. Cet idéal démocratique, développé par Jürgen Habermas, est basé sur la participation de tous les membres d’une société. L’idée est que dès lors que tout le monde peut exprimer son opinion et argumenter son point de vue, les décisions peuvent être pris par consensus et sont alors vraiment démocratique. Dans notre société traditionnelle il est très difficile de recueillir l’opinion de chacun et de donner à tout citoyen la possibilité de participer dans le processus de prise de décision. C’est sur ce problème que repose notre système de démocratie représentative. Avec internet, cela peut changer. Il devient beaucoup plus facile pour les citoyens de prendre la parole. D’ailleurs, la consultation des citoyens serait beaucoup plus facile, et moins chère, à organiser. L’accès uniforme et libre à internet pourrait alors servir d’infrastructure de base pour une nouvelle forme de démocratie, une forme plus ouverte et participative, pourvu que tout le monde aie une connexion.

Cette nouvelle forme de démocratie ne doit pas nécessairement mener au collapse du système des partis politiques et à l’éviction de l’élite politique. Au contraire, plusieurs événements dans le passé récent, par exemple le « Occupy »-mouvement, ont montré que les mouvements qui s’organisent sur internet et font entendre leur voix manquent souvent de leader et de revendications avec lesquelles tous les membres sont d’accord. Les partis politiques, s’ils parviennent à se transformer d’un groupement régi par les dogmes inchangeables à une plateforme d’échange d’opinions ouverte et tolérante, peuvent jouer leur rôle traditionnel de rassemblement et cristallisation d’opinions. La démocratie totale ne doit donc pas faire peur aux politiciens courageux qui sont prêts à franchir un pas important vers l’ordre démocratique de l’avenir.

  1. Recommandations pour les politiciens d’aujourd’hui

Cette analyse, que nous enseigne-t-elle ? Premièrement, elle nous dit que la surveillance totale n’est pas une option valable pour un Etat démocratique comme la France. Deuxièmement, nous savons qu’à long terme, la donne politique va changer. Entre-temps, il y a sept recommandations que je ferai aux politiciens d’aujourd’hui pour donner la bonne direction au changement et pour se placer dans le bon camp.

  1. Familiarisez-vous avec les possibilités d’internet, mais aussi avec ses dangers potentiels.
  2. Utilisez votre site web, votre compte Twitter et tous autres outils que vous jugez approprié pour recueillir les opinions des internautes – vos supporteurs ainsi que vos ennemis.
  3. Prenez en compte ces opinions quand vous prenez vos décisions politiques, mais apprenez également à distinguer les opinions majoritaires des minoritaires.
  4. Donnez le plus d’informations possibles sur vos activités et vos opinions. Cela facilitera de vous positionner sur le plan politique.
  5. Soyez toujours honnêtes et ne cachez pas vos fautes. Cela vous donne de la crédibilité, un avantage considérable aujourd’hui. D’ailleurs, il est très facile aujourd’hui de découvrir des secrets aujourd’hui – pensez à WikiLeaks.
  6. Mobilisez-vous contre la surveillance et la censure. Dénoncez de nouveaux projets qui vont dans cette direction. Et faites publique votre position, bien sûr.
  7. N’ayez pas peur d’internet, mais saluez-le comme le chemin en avant. Vous pouvez le prendre avec assurance car vous êtes prêts pour l’avenir.
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