La Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet (déroulé pompeux de l’acronyme HADOPI), s’attaque depuis très récemment à un nouveau chantier : celui de la lutte contre le streaming illégal. Après l’échec de la lutte anti – téléchargement, qui s’est largement transférée du peer 2 peer vers le téléchargement direct (fichiers probablement hébergés par des groupes mafieux), HADOPI est – elle encore en mesure de peser ? La cible consiste donc en d’obscurs sites de streaming, entièrement gratuits et aux bibliothèques au – moins aussi fournies que le store d’Apple. Incapable de partir en croisade contre les sites étrangers, au premier rang desquels Grooveshark, (qui a sans doute déjà bien assez d’ennuis chez lui), comment HADOPI compte – elle opérer ? La quantité phénoménale de sites laisse en effet dubitatifs quant à la capacité d’action d’une telle campagne. Faut – il rappeler à HADOPI que le premier site de streaming  illegal n’est autre que Youtube qui héberge à ce jour la plus grande quantité de chansons en libre écoute? Mise à part la qualité médiocre d’encodage, et quelques artistes retirés par les majors, Youtube reste un des moyens d’accès les plus faciles à la musique. Personne n’attend d’ailleurs plus HADOPI sur le point de la lutte contre les pratiques « illégales », mais sur un autre, depuis toujours présenté comme le revers positif de la politique de censure du gouvernement.

Il s’agit de la mission de promotion d’offre légale, dans le but de créer de la valeur sur la production artistique, visuelle et musicale. HADOPI compte bien y jouer un rôle, et a déjà entrepris sa révolution en mettant en place son label PUR (Promotion des Usages Responsables). Accréditer donc, les bons élèves du streaming ou du téléchargement légal tout en rassurant les parents et grands parents d’internautes qui n’ont jamais connu que Mediafire et The Pirate Bay. Pour cerner le cynisme d’une telle entreprise, rappelons simplement les bâtons mis dans les roues des très rares sites proposant un business model soutenable, et le cas d’école français Deezer, faisant suite au feu radioblog (même fondateur, mêmes principes). Face à des start up scandinaves ou américaines en passe de rafler la mise (les excellents et innovants Spotify), Deezer avait en effet engagé sa mue pour proposer à ses internautes des offres d’abonnement honnêtes et acceptables par tous. Le tollé provoqué a porté sur les offres permettant aux internautes d’essayer le service gratuitement pendant une durée limitée avant de s’inscrire. Est – il concevable de s’attarder encore sur de tels détails quand des talents du monde entier sont en train de construire, ici, et ailleurs, les business models à venir ? Pascal Nègre ose encore dénoncer le fait d’écouter un artiste « gratuitement », sans payer pour un streaming ou un téléchargement, à l’heure où la plupart d’entre eux laissent leurs dernières œuvres en écoute libre.                  .

Les réponses innovantes ne viendront pas du gouvernement ni de collèges réunissant 3 fois par mois des experts indépendants. Les réponses viennent déjà de start – up inventives qui proposent des services toujours plus ancrés dans la réalité de la culture d’aujourd’hui. L’industrie de la musique indépendante a pris un virage à 180° et permet aux labels et aux artistes talentueux de promouvoir et de vendre directement leur musique sans intermédiaire (Bandcamp), d’organiser des tournées et des sorties sur des réseaux spécifiques (last.fm), ou encore de réunir sous un même site la quasi – totalité des œuvres physiques existant chez les amateurs (Discogs)… Et HADOPI n’a ni les ressources, ni l’implication nécessaires pour proposer de tels services et est même incapable de déceler les acteurs de demain.

N’en déplaise à Pascal Nègre, la rémunération des artistes n’est pas tributaire des ventes éphémères de singles, mais bien davantage de la constitution de bases de fans fidèles prêts à payer 25 euros une place de concert, un T shirt ou un vinyle. Les artistes ne vivront évidemment jamais du streaming rapportant entre 0.02 et 0.03 centimes par écoute. Mais de telles offres participent certainement à la création d’une communauté musicale soutenue et portée par des talents exceptionnels : groupes musicaux, mais aussi blogs, webzines, vidéastes, clippeurs, tourneurs, PR, chroniqueurs, producteurs… L’actualité récente dément au moins 100 fois par an l’incapacité supposée de la culture indépendante à monétiser cette énergie. Ce sont les festivals crées par les plus grands blogs (le Pitchfork à Chicago, et cette année, à… Paris), les artistes lancés par les réseaux indépendants, les DVD et projets nouveaux (films de la Blogothèque en partenriat avec… Spotifiy) qui créent aujourd’hui la plus grande source de rétribution du monde indépendant.

HADOPI se crispe sur des combats perdus d’avance. Aveugle aux évolutions et aux opportunités excitantes qui s’ouvrent pour le monde de la culture, elle perd une énergie et un temps considérables à diaboliser les plus à même de monétiser la création culturelle. Cette attitude navrante a au moins 3 raisons. La première est évidemment le gouffre générationnel et technologique entre décideurs politiques dépassés, et créatifs travaillant dans la culture. Il est ainsi toujours difficile de croire des communiqués de presse réguliers qui tentent de rassurer en soulignant la collaboration « d’experts » et autres « professionnels  de la culture », au vu des chantiers aberrants actuellement entrepris. La seconde raison consiste évidemment en une collusion avec les majors, qui se sont retrouvés tout autant ringardisés par un virage internet qu’ils ont été incapables d’amorcer ? Il est certes maintenant difficile de rassurer des maisons de disques ayant perdu 90% de leur chiffre d’affaires en une petite décennie. Les possibilités étaient pourtant extraordinaires : la simple idée de mettre en streaming legal l’ensemble de leur catalogue aurait déjà coupé l’herbe sous le pied aux gagnants d’aujourd’hui dans le domaine. Et ce n’est qu’un exemple… Le succès considérables d’Itunes, qui a dématérialisé l’offre physique à la place des majors, repose sur une volonté d’innovation perpétuelle, bien avant de gros acteurs trop rigides et lents à se réformer. HADOPI apparaît donc comme une protection de business vieillissants, de plus en plus frileux à signer un artiste ou à développer de nouvelles technologies. Que des groupes populaires comme La Femme (France) ou Wu Lyf (U.K), – assurant la plus grande partie de leur communication et de leur booking en interne –  rechignent à signer sur des majors désormais à genoux n’a évidemment rien d’étonnant.

La dernière raison pouvant justifier l’existence d’une telle entité serait la volonté des gouvernements d’exercer un contrôle minimum sur cette technologie indomptable qu’est Internet. HADOPI ne pourrait avoir pour autre but que d’habituer les internautes à une intrusion institutionnelle dans un monde de libertés et d’opportunités nouvelles. La main mise Etatique en ce domaine pose le débat toujours lancinant de la liberté de communication, d’échange, de partage, qui est l’essence même d’Internet et qui a déjà tant modifié le monde.

Inutile d’attendre des institutions officielles les solutions aux problématiques d’aujourd’hui, et sans doute encore moins dans le domaine de la culture. Que ce soit en matière de streaming, de téléchargement ou de promotion, tournons – nous vers les véritables innovateurs, les pratiques d’HADOPI  et des majors, vestiges d’un autre âge, sont déjà perdantes.

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